La transmission du yoga selon T Krishnamacharya.

Tirumalai Krishnanacharya né en 1888 à Kanataka en Inde et décédé en 1989 à l’âge de 101 à Channai (Madras) est un éminent professeur de yoga de réputation internationale, considéré comme l’un des pères de l’expansion du yoga en occident, spécialiste de la philosophie indienne et de l’ayurvéda (médecine indienne).

Le professeur en yoga et maitre Tirumalai Krishnamacharya, devenu à son tour maitre spirituel reconnu, n’a jamais cessé de révérer la mémoire de son propre maitre dont il porte chaque jour les socles en bois à son front en signe d’humilité. « Je ne suis pas digne de la poussière de vos pieds car les pieds ou leur substituts les sandales sont un symbole d’autorité » dit le professeur lors d’un entretien avec un journaliste. Dans le Rāmāyana, la grande épopée indienne, quand Rama part en exile, ses sandales règnent à sa place. Dans toute l’Inde, des cohortes de chasseur spirituel adorent les pieds des divinités et suivent de sanctuaire en sanctuaire les empreintes de bouddha ou de vishnou. Devant les sandales du professeur, une puja d’ouverture, rituel quotidien d’adoration calqué sur l’hospitalité domestique, offre au dieu un siège, du riz, des fleurs, de l’eau et du parfum. Il est bien connu que les dieux aussi bons vivants que les hommes sont incapables de résister à une offrande effectuée dans les règles. En l’honneur du Maitre lors de la commémoration des cent du professeur, les brahman disposent de quatre jours pour réciter à une vitesse raisonnable les milliers de stances de différentes textes classiques dont le véda, la tripe science, texte révélé constituant toute à la fois les fondements de la pensée et la philosophie de la civilisation indienne. Texte si définitif et exhaustif qu’on prétend qu’un brahman qui a perdu sa vache, la cherche dans le véda. Le coton du cordon sacré (Yajnopavitam) que porte tout brahman, dont T Krishnamacharya, tout au long de sa vie ne peut être filé qu’au son des formules védiques. En dehors des védas, il faut aussi lire d’autres textes que le professeur a choisi dont le Rāmāyama la plus célèbre des épopées indiennes aux vingt-quatre milles stances. Au commencement était Brahma avec lui était vac la parole : La transmission de ce savoir millénaire se fait essentiellement par la parole de maitre à élève. Le rôle fondamental de la métrique lors des récitations de textes philosophiques est primordial ; évoquer c’est invoquer, nommer c’est produire, s’assurer le pouvoir sur ce qu’on nomme. Les Indiens comparent le passage du mot à la réalité à l’éclosion d’un bourgeon. Toute récitation est donc fermement réglementée, prononciation, intonation, ordre, rythme car tout erreur affaiblie voire inverse l’effet escompté. Dès l’adolescence, magnant le sanscrit comme un fouet de guerre, T Krishnamacharya participait aux jougs philosophiques dont l’Inde reste friande. A la cour des Maharaja comme sur la place publique, il sortait toujours vainqueur des débats scolastiques, discussion casuistique aux tournois oratoires ne craignant nul adversaire tel Ramanuja le philosophe qui se transformait en serpent à mille têtes dont chacune réfutait un argument différent.

Au commencement d’un cours, selon un chemin immuable, l’élève salue son maitre par une inclinaison en avant jusqu’à se mettre à plat ventre, puis il se bouche les oreilles car le professeur va prononcer son propre nom, Entendre son propre nom risquerait d’augmenter l’égo. Des invocations communes mettent élève et professeur sur la même longueur d’onde, en harmonie, créant un climat propice à l’étude. Généralement la transmission du savoir est une affaire privée entre le maitre et l’élève définit par la formule une bouche deux oreilles. Le mantra OM est si puissant qu’on se garde de le prononcer à la légère car il représente dieu lui-même. Puisse-t-il nous protéger tous deux, nous rendre joyeux, nous donner l’énergie de l’effort, rendre lumineuse notre étude et puissions-nous ne pas nous haïr. Le commentaire d’un passage du Brahma-sutra, texte philosophique du 4ème et 5ème siècle de notre ère sur la connaissance et l’illusion, prête de la nécessité de l’assiduité et de la répétition dans la méditation. Le professeur comme tout savant en Inde est d’abord et avant tout un pédagogue. Transmettre le savoir est une obligation absolue car ne pas transmettre est un meurtre de l’esprit divin. Le maitre, le guru sans lequel aucune connaissance ne peut être acquises celui est, celui qui dissipe les ténèbres.

Le banian est l’arbre le plus multiplicateur qui soit, de ses branches pendent des racines aériennes qui atteignant le sol et se replantant inlassablement en bouture et finissent par faire d’un seul arbre une forêt. Du maitre naissent ainsi une infinité de disciples. Certains, illustrent parfaitement la qualité de l’enseignement du professeur T Krishnamacharya comme Iyengar qui fut filmé dans les années quarante. Iyengar, yogi aussi célèbre en Europe et États Unis qu’en Inde disciple et par ailleurs beau-frère de T Krishnamacharya pratiquait à l’époque le yoga classique encore acrobatique qu’enseignait alors le professeur et qui aujourd’hui est plutôt réservé aux enfants. Le yoga en effet dont le point de départ est une hygiène corporelle et mental n’a rien d’une attitude passive. Il doit idéalement amener à la clarté de l’esprit, c’est avant tout un moyen d’agir. Maitre et disciple ne se perdent jamais réellement de vue. En 1988 pour l’anniversaire des 100 ans du professeur T Krishnamacharya, Iyengar exécuta 108 salutations au soleil à l’envers en hommage à son maitre. T Krishnamacharya après son installation à Madras, partit dans l’Himalaya dans les années 20, rejoindre un sage retiré dans une grotte à plus de quatre milles mètres d’altitude. Il atteint le mont Kailash au Tibet qui est la demeure de Shiva et l’axe du monde, dont les pèlerins font rituellement le tour en quatre jours et où naissent l’Indus, le Gange et le Brahmapoutre. Il s’y baigna dans le lac sacré Manasarovar. Il y passa sept ans auprès du maitre Rama Mohan Brahmāchārī Shri qui lui enseigna outre la philosophie du yoga, toutes les postures, les techniques de respirations ainsi que leurs applications thérapeutiques. Remettant à l’honneur les préceptes du Matamuni, grand yogi et musicien du Xème siècle qui professait que le yoga doit s’adapter à l’individu et non l’individu au yoga, selon le lieu (Desha), la morphologie (dheha), le moment (kala), les préférences (marga) et les possibilités (shakti), le professeur fut aussi le premier de son temps à conjuguer les effets des postures āsana et de la respiration contrôlée prānāyāma et à rejeter comme inutile tout excès d’austérité. Le yoga à travers le travail du corps vise à canaliser les mouvements de l’esprit pour atteindre à une perfection d’ensemble.

On dit sans la sandhyā, rite religieux des crépuscules, jonction entre le jour et le nuit, le soleil ne se lèverai pas. Il convient de boire de l’eau pour faciliter le passage du souffle, d’en offrir quelques gouttes au soleil en récitant la Gayatri réservé aux seuls brahman toute à la fois prière et déesse de l’énergie solaire, aimable lumière du soleil. Puissions-nous t’avoir avec nous pour guider nos pensées. La Gayatri doit être récitée 108 fois ou en tout cas une dizaine accompagnée d’une série de gestes ou mudra très codifiés. L’exactitude rigoureuse et la stricte observance du moindre détail sont seules garantes de son efficacité et du maintien de la tradition. Selon l’ayurvéda, médecine traditionnelle de l’Inde, science de longévité de la vie, tous les individus ont le droit au même nombre de respiration tout au long de leur vie. Il s’en suit que ralentir la respiration revient de rallonger la vie d’où l’importance du contrôle du souffle par le yoga (prānāyāma).

Les postures de yoga ou āsana sont parfois accompagnées de sons (mantra) destinés à la fois de faciliter l’expiration qui est pour le yoga la phase essentielle des quatre temps de la respiration à se maintenir dans une posture et enfin à se concentrer, tout cela dans un but d’améliorer la coordination.

La méthode du yoga de T Krishnamacharya repose sur des postures curatives ou de relaxation employant différents outils dont le souffle et appliqués avec prudence sans rigidité ni recette. Les postures les plus spectaculaires de nos jours ne sont plus qu’enseignées qu’aux enfants encore souples et remuants. Les conditions et le genre de vie actuelle rendant la pratique de ce type de yoga de moins en moins souhaitable pour des adultes souvent pressés et fatigués. Mieux vaut donc pratiquer selon ses possibilités et besoins ; « je ne t’enseignerai pas ce qui est bon pour moi ou pour les autres, je t’enseignerai uniquement ce qui est bon pour toi ». D’ailleurs le yoga ne peut se maintenir dans le monde moderne qu’en s’y adaptant. Le but du yoga, par souci de pragmatisme et d’efficacité est d’engendrer l’équilibre et l’harmonie permettant à chacun tout en s’intégrant à la société de tirer de soi-même la meilleure partie possible. Tout homme à trois dettes à payer dans sa vie, envers les dieux par des sacrifices, envers les ancêtres en leur rendant un culte et assurant sa propre descendance et enfin envers les sages par l’étude et la transmission du savoir. Selon le code de Manu, premier roi et législateur, ancêtre de l’humanité, ayant étudié les livres saints, ayant engendré des fils, ayant sacrifié aux dieux selon ses moyens, l’homme peut rechercher la libération. Quand le yogin tel que T Krishnamacharye, ayant plus que satisfait les trois devoirs sacrés tout le long d’une vie d’activité bouillonnante, multiples et aventureuse a atteint les rivages où on peut se consacrer à la pure dévotion (bahkti) faite d’amour et d’abandon, libre enfin de toute spéculation.

Pour nous les pratiquants du quotidien, le chemin est encore loin.

Belle rentrée à vous tous.

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