Deuxième partie : La Bhagavad Gîtâ

La Bhagavad Gîtâ est un texte central dans la culture indienne et la religion hindoue. C’est un texte qui accorde une place très importante au yoga pris dans un sens large. Ce texte sacré comporte 18 chapitres ou 18 chants et 700 versets et fait autorité en la matière dans la littérature indienne et même mondiale. Il se place au même niveau que la Bible, le Coran ou la Torah. Il ne se lit pas mais se chante. La traduction du sanskrit de Bhagavad Gîta est le Chant du Bienheureux. Qui est ce Bienheureux ? Le texte est un dialogue entre deux hommes ou plutôt entre un maître Krishna et Arjuna, un guerrier qui est son disciple. On pense que ce chant a été composé vers le 3eme et 2ème siècle avant notre ère. C’est un texte composé oralement et transmis oralement. On dit que ce texte est sacré. Mais qu’est un texte sacré ? La Bhagavad Gîtâ a un double statut, celui d’être à la fois un texte révélé donc sacré et un texte traditionnel. Il fait parti des textes de la révélation comme tous les textes religieux. D’ailleurs, il y a des passages qui concernent le bouddhisme – le bouddha était indien – nous sommes donc bien dans le même espace culturel. En plus, la Bhagavad Gîtâ est un petit épisode de l’immense poème épique du Mahâbhârata qui fait partie de textes tradionnels.

Le texte raconte l’histoire d’un conflit entre deux groupes de cousins. L’un s’appelle les Kaurava, ils sont cent frères du roi Gândhâri et l’autre groupe les Pandava, ils sont cinq frères du roi Pându. Ces cousins vont être élevés ensemble et un antagonisme va se dessiner rapidement entre les deux groupes. Le vieux roi Gândhâri est aveugle et doit céder son trône à son neveu, l’ainé des Pandava, le roi Pandu. Or celui-ci ne peut pas avoir d’enfant avec la reine Kunti. Comme elle est de descendance divine, elle a un pouvoir qui était d’invoquer un dieu à sa guise et d’avoir un enfant avec lui. Le roi lui demande d’user de ce pouvoir pour avoir des enfants. Ils auront ainsi cinq fils (Yudhishthira, Bhrima, Arjuna, Nakula, Sahadeva et Draupali). Le premier dieu qu’elle invoque est le dieu Dharma (loi universelle sur laquelle tout est fondé qui assure l’équilibre et l’harmonie de l’univers). C’est le premier mot de la Bhagavad Gîtâ. Le trône devrait revenir au premier fils car il est fils du Dharma. Or le fils ainé des kaurava par des ruses va s’emparer du trône et le conflit va devenir de plus en plus fort jusqu’à l’imminence d’une guerre. C’est ainsi que deux forces antagonistes vont s’affronter, les forces du Dharma (ce qui va dans le sens de l’équilibre et de l’harmonie des choses) et les forces du Adharma (non-Dharma ou force de désolation et de destruction). Au premier jour, tous les acteurs de la guerre sont rassemblés sur le champ de bataille. Du coté des Pandava il y a Arjuna, il est le frère le plus vaillant, il est le héros par excellence. Il a même réussi à obtenir du dieu Shiva une arme capable de tout détruire. La victoire repose donc sur ses épaules. Il monte sur son char avec son arc qui sera conduit par le cocher Krishna. Lors des préparatifs de la guerre, Krishna va proposer de mettre toutes les armées face à Arjuna seul sans arme. Le chef des kaurava est ravi car il aura toutes les armées y compris celle d’Arjuna et est sûr de gagner.

A partir de là, un des camps a choisi les règles de l’action juste et de la sagesse et l’autre a choisi la force. La bataille peut alors commencer, c’est le début du chant. Le char d’Arjuna s’avance. Il demande à Krishna d’arrêter le char pour qu’il puisse observer ces armées qui font face à lui. Krishna arrête son char et Arjuna se rend compte que dans le champ adverse, il y a son grand oncle a qui il doit honneur et respect, et ses oncles paternels, ses beaux frères et beaux pères. C’est une guerre fratricide qui consacre la destruction de la famille. Il est pris de panique, de confusion, d’angoisse et va dire qu’il ne pourra pas combattre !

C’est le point de départ de l’enseignement de Krishna qui sera donné sous la forme d’un dialogue entre le maitre et son disciple. Arjuna est désarmé et s’en remet à son maitre car il est incapable de comprendre ce qui se passe. « Je suis ton disciple, instruit moi car tout seul je ne peux pas » dit-il à Krishna. « Je ne vois pas ce qui pourrait dissiper mes sens ».

Ce conflit se situe aussi sur le plan individuel, car Arjuna fait partie d’une caste de guerrier, les kshatriya. Son devoir est de combattre afin de préserver les forces du Dharma. C’est sa manière de soutenir la loi universelle, la loi du Dharma. Quand il est pris de panique, il est pris d’un conflit intérieur. Il est le représentant de sa caste et est solidaire à ses principes. C’est un antagonisme entre deux conceptions du salut, l’un prône l’engagement dans l’action afin de participer au maintien du Dharma et l’autre prône un retrait de l’action afin de se consacrer par la médiation, par la solitude dans le silence des espaces et sans activités humaines à la recherche de la délivrance. Cette délivrance s’entend comme une sortie du flux des rondes des renaissances, c’est à dire la réincarnation (le samasara). Pour répondre à l’aspiration à la délivrance, devons-nous quitter les lois de l’action ? Seul le retrait de l’action nous offre la possibilité de répondre à cette aspiration. Quel est le poids de nos actes dans l’ordre et le désordre du monde ? Où se situe notre liberté dans l’action ? Tout ce que je fais, fait partie de la caste à laquelle j’appartiens. Arjuna ne peut plus agir car il s’est désolidarisé de sa caste. C’est le problème que pose la Bhagavad Gîtâ, l’antagonisme n’est pas entre deux conceptions du salut, ce sont deux manières d’être de se positionner dans l’action, l’une conduit à l’aliénation et l’autre dans la ronde des renaissances et qui peut nous conduire à la délivrance. Arjuna se détourne de ces buts là, il se désolidarise des valeurs de sa caste, il se détourne de ce qui motive l’action, l’engagement dans le monde, de jouir des biens de la vie et de satisfaire ses désirs. Cet ordre du monde n’est pas acquis une fois pour toute car le tissu du monde est sans cesse à retendre. Le monde doit être maintenu sinon tout se disloque. Arjuna sur son champ de bataille vit cet antagonisme, cet épuisement des forces vives comme un morcèlement intérieur qui le ronge lorsqu’il se confie à Krishna. Il y a là un potentiel de violence et de destruction. Par son action, l’homme peut mettre l’ordre du monde en danger. L’unité de soi est alors perdue et est à reconstruire. Dans ce texte apparaît une opposion entre deux mondes, un monde sans souffrance et un monde de souffrance où nous sommes d’une part prisonniers de ce qui nous affecte et d’autre part sous l’emprise du pouvoir de l’ignorance. Ce monde de souffrance est celui du samsara traduit dans le texte par le fleuve des renaissances. En opposition à ces deux ces mondes, il y a celui du brahman, le refuge du suprême. A delà du brahman il n’y a rien, plus de renaissance. L’acte efficace et juste n’est pas un geste simple qui se perd aussitôt accompli c’est un acte qui a une partie visible (l’acte que l’on produit) et une partie invisible (ce que va produire l’acte).

A l’interrogation pressante d’Arjuna, que faire lorsque l’agir et le non-agir s’opposent ? La réponse de Krishna est simple « Tu agiras conformément à ton devoir d’état (sva-dharma) et en ta qualité de prince (Kshatriya), tu combattras mais sans que tu t’attaches aux fruits de tes actes. Lorsque l’ordre du monde est en péril par l’ignorance et l’arrogance des tyrans tu dois agir. Puisque l’homme n’a pas d’autre moyen que d’être dans l’action car ce monde est celui du champ de bataille, il doit le faire en abandonnant le fruit des actes. Ainsi l’agir est purifié et illuminé, il cesse dès lors d’être asservissant et accède au salut et à la délivrance.

L’homme doit regarder avec détachement les effets de ses actes afin d’atteindre la paix intéreur.

L’enseignement de la Bhagavad Gîtâ propose une intériorisation du renoncement visible (l’agir) sous la forme d’un renoncement invisible (le non-agir) et intériorisé moins susceptible de mettre en déséquilibre la cohésion du monde. Ainsi ce texte s’attache à préciser la nature de la relation entre l’âme individuelle (l’âtman) d’une part et l’âme personnifiée suprême (le brahman) et le monde d’autre part.

L’universalité de ce texte va nourrir d’autres écoles philosophiques durant des siècles et influencer des hommes et des femmes jusqu’à notre époque. Ce texte a été pour M K Gandhi une référence philosophique tout au long de sa vie et plus particulièrement lors de la lutte qu’il a mené pour libérer son pays des mains du colonisateur britannique.

Ce thème central de l’éradication de la souffrance de l’individu transmigrant sera enseigné par d’autres points de vue philosophique comme le Sâmkhya que nous étudierons le mois prochain.

 

 

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